Hurons et Ursulines

D’après Pierre-Georges Roy, Toutes Petites Choses du Régime français, 1944

Le 30 décembre 1650, le monastère des Ursulines de Québec était presque entièrement détruit par le feu. L’incendie se déclara pendant la nuit et par une température très froide. Les religieuses et leurs pensionnaires, canadiens comme Amérindiens, se sauvèrent en vêtements de nuit et très peu de choses échappèrent à la destruction. La perte était considérable pour les Ursulines qui venaient d’édifier leur monastère avec tant de peine.

Elles se retirèrent pour le reste de la nuit au collège des Jésuites puis, le lendemain de la catastrophe, se rendirent, à l’Hôtel-Dieu où les Hospitalières les reçurent comme des soeurs.

Les Ursulines eurent la sympathie de toute la population de Québec dans leur malheur. Chacun voulut faire sa petite part pour les aider dans la grande affliction que Dieu leur envoyait, Les bourgades huronnes avaient été détruites quelques mois auparavant par les Iroquois et les restes de cette nation autrefois si puissante s’étaient retirés à Québec. Les pauvres Hurons vivaient à la mode sauvage dans des huttes installées à l’intérieur de la ville, près des bâtiments de l’Hôtel-Dieu.

Les Hurons, dénués de tout, ne subsistaient que par la charité publique et surtout par les secours que leur donnaient les Ursulines et les Hospitalières. Le désastre des Ursulines toucha profondément les Enfants des bois. Il y avait souvent plus de sensibilité et de reconnaissance dans un coeur sauvage que dans un coeur français ou canadien. Les Hurons se réunirent sous la direction de leur chef Taïraronk. Ils n’avaient que leurs sympathies à offrir à leurs amies ursulines, mais chez les Sauvages les délibérations étaient toujours longues. Chaque chef ou sous-chef y allait de son discours. Finalement, on trouva dans une hutte deux colliers de porcelaine échappés à la furie des Iroquois et on décide de les offrir aux Ursulines éprouvées. Toute la tribu se rendit à l’Hôtel-Dieu et c’est le chef Taïraronk qui parla au nom des siens. Son discours nous a été conservé par la Relation des Jésuites de 1651, et, vraiment, si cette pièce d’éloquence ne fut pas retouchée et embellie par le Père Jésuite qui tenait la plume des Relations, nous devons avouer que le chef huron avait plus d’éloquence que les orateurs politiques de nos jours.

Voici le début du discours du chef Tairaronk :

“Vous voyez, saintes filles, de pauvres cadavres, les restes d’une nation qui a été florissante et qui n’est plus. Au pays des Hurons nous avons été dévorés et rongés-jusqu’aux os par la guerre et par la famine. Ces cadavres, ne se tiennent debout que parce que vous les soutenez.

Vous l’aviez appris par des lettres et maintenant vous le voyez de vos yeux, à quelle extrémité de misère nous sommes réduits. Regardez-nous de tous côtés, et voyez, considérez s’il y a rien en nous qui ne nous oblige de pleurer sur nous-mêmes et de verser sans cesse des torrents de larmes.

Hélas! ce funeste accident qui vous est arrivé va renouveler tous nos maux, et faire couler encore nos larmes qui commençaient à se tarir ! Avoir vu brûler cette belle maison de Jésus : avoir vu réduire en cendres cette maison de charité, y avoir vu régner le feu sans respecter vos personnes, saintes filles qui l’habitiez!

C’est ce qui fait ressouvenir de l’incendie universel de toutes nos maisons, de toutes nos bourgades et toutes nos patries! Faut-il donc que le feu nous suive ainsi partout? Pleurons, mes chères compatriotes, pleurons nos misères…